L’écriture manuscrite est morte. Révolu, le temps où les doigts se souillaient d’encre. Terminées, ces longues séances de déchiffrage des cartes de vœux. L’écriture manuscrite est enfin morte ! Clic, SMS, Web, Net, j’envoie mes messages à 100 personnes, le tout dans la même seconde. L’ubiquité m’est offerte et, tel Dieu, je suis partout, Comme le savent mes 896 amis de Facebook. Cette toute-puissance, l’écriture manuscrite ne pouvait pas me l’offrir. Gutenberg avait compris dès 1454 la limite du manuscrit. La technologie de son temps lui offrit l’imprimerie. Certains de ses contemporains annonçaient déjà la mort de l’écriture manuelle. Elle a résisté. Près de cinq cent cinquante ans 1 Aujourd’hui enfin. Je vous l’annonce. C’est fini. L’intelligence l’emporte sur la main, l’octet sur le manuscrit ! Rangez vos plumes, oubliez vos encres, remisez vos stylos ! Renvoyez votre personnel, fermez vos usines, bouclez vos boutiques. Aujourd’hui, les clients sont virtuels ! Ils ne noircissent plus de papier, ils ont les doigts blancs et la poche de leur chemise est vide. La boîte aux lettres de celle que j’aime aussi. Un texto approximatif lui dira «je t’aime» avec 4 lettres, un « M» majuscule venant opportunément remplacer le verbe « aimer» Pour le nouvel an, d’un seul geste, j’inonderai  mon carnet d’adresses de vœux que seul un imbécile pourrait croire personnels. J’ai 896 amis. Peut-être pensent-ils tous comme moi ? 896 ou aucun. Leurs vœux valent-ils plus que les miens ? Leurs messages me sont-ils vraiment destinés ? Et si j’étais juste le 587e d’une longue liste d’amis virtuels … L’amitié peut-elle être virtuelle ? Quand J’amitié est virtuelle, elle est morte. Morte comme l’écriture manuscrite ! J’ai appris au hasard d’une discussion que certains résistaient… Sur les rayons de mon buraliste, j’ai découvert une revue … Ça fait au moins quinze ans que je ne lis plus de magazines, je trouvais que ça faisait « has been ».   

Le Stylographe. Je le lis et le relis. Le papier est beau, la mise en page aussi. Il contient des merveilles … Je n’y aurais jamais cru. Il faut que j’en aie un en main, que je voie ce que ça fait…Une boutique dédiée aux stylos ? Incroyable ! Je découvre un monde que je croyais révolu. On m’accueille avec affabilité. On me laisse regarder des dizaines de modèles, mes yeux s’attardent sur trois d’entre eux. On me propose de les essayer. La jeune femme me demande quel type de papier j’utilise. Il y a différentes sortes de papier ? Ma candeur lui décoche un gentil sourire et elle m’explique avec patience ce monde que je découvre. Je vis une demi-heure unique. Unique parce qu’impossible dans le monde virtuel du Net. Ici, dans cette boutique. Avec cette femme qui me regarde réapprendre à écrire. Je suis dans le monde réel, Ma main se familiarise avec l’objet. Je suis fasciné par ce liquide qui sèche instantanément sur le papier. Déposé par Cette plume Or, un peu souple et qui vit sous mes doigts. Spontanément, j’écris «je t’aime» … Rentré chez moi. Avec mon stylo à plume. C’est la première phrase que j’écrirai à la femme qui partage ma vie. L’écriture manuscrite n’est pas morte. Elle est source de vie et d’échanges. Aujourd’hui je sais qu’elle est essentielle, dans un monde où la virtualité trouve ses limites.

Aujourd’hui, j’écris, donc je vis !

 

Publié dans le STYLOGRAPHE n° 39

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